La Belle et la Bête : les versions écrites du conte par Villeneuve, Beaumont et McKinley

Je ne sais même plus comment toute cette histoire a commencé. A quel moment s’est-on persuadées, la Luciole et moi, que faire des articles sur La Belle et la Bête était une bonne idée ? Je ne le sais plus, mais le fait est que je me retrouve aujourd’hui avec l’envie de me frapper la tête contre le clavier de mon ordinateur, car je ne sais pas par quel bout prendre le schmilblick 😀

La Belle et la Bête, on en connaît surtout la version de Disney. Mais qu’en est-il du conte écrit ? Pour essayer de mieux comprendre, je me suis dit que j’allais lire 3 versions : la première (on sait combien le conte relève de la tradition orale et donc la notion de “première version” est assez hasardeuse :D), écrite par Madame de Villeneuve et publiée en 1740. La seconde, qui est aussi la plus connue et utilisée, datant de 1757, par Madame de Beaumont. Et enfin, Belle, une autre réécriture par Robin McKinley publiée en 1978. Je ne proposerai donc rien de bien exhaustif, j’ai juste lu les 2 premières car c’était ce qui me paraissait le plus logique, et j’ai choisi l’une des nombreuses réécritures modernes en fonction de ce que j’avais à disposition, histoire d’essayer de voir où on en était dans notre perception du conte.

Et demain et après-demain, la Luciole parlera de trois films, pour voir un peu plus comment ce conte s’est inscrit dans la culture *teasiiiing de la mort*

Mme de Villeneuve, c’est un peu la grande oubliée de l’histoire.

Pourtant, c’est elle qui a fixé pour la première fois ce conte en France : dans un roman appelé La jeune américaine et les contes marins, elle utilise le procédé assez populaire d’une histoire qui sert de cadre – ici une traversée en bateau – pour y insérer des contes, racontés tour à tour par les personnages. La Belle et la Bête est l’un des contes en question. A l’époque, les contes de fée connaissent une jolie popularité, et Villeneuve mêle dans La Belle et la Bête des références à plein de motifs, de genres et de centre d’intérêts appréciés à l’époque. Le résultat est un conte très riche, qui offre plein d’éléments que l’on a complétement oubliés par la suite.

La version que l’on connaît le plus, celle de Beaumont, propose en réalité une intrigue tronquée par rapport à la première version : Beaumont s’arrête à la transformation de la bête, alors que Villeneuve continue pendant 50 pages.
Je préfère prévenir ici : je vais outrageusement spoiler la version de Villeneuve 😉

Au début, les différences sont assez minimes :

La version de Villeneuve se contente d’être plus détaillée et créative. J’ai été surprise de découvrir tout ce qui concerne les rêves de Belle, qui constituent une dimension où elle rencontre le prince tel qu’il était avant d’être maudit. Le tout est narré de manière à ce qu’on sache pas que le prince des rêves de Belle et la Bête sont la même personne, mais dans cette affaire, seule Belle ne comprend pas très vite qui est celui qu’elle aime 😀 Cet élément sera d’ailleurs globalement oublié par la suite, à quelques exceptions prêt, comme la Luciole vous en parlera dans son article sur les adaptations ciné.

Pas de miroir dans cette version : pour ça, il faut dire merci à Beaumont. Dans la version de Villeneuve, les fenêtres sur le monde que possèdent Belle sont différentes. Il s’agit de pièces qui lui offrent un regard sur des lieux mondains, tels le théâtre, l’opéra ou la foire. Le monde réel devient ainsi l’objet d’une sorte de mise en scène, il est comme théâtralisé : les lieux auxquels elle a accès ne sont d’ailleurs pas des endroits où l’on voit se dérouler la vie de tous les jours. La raison pour laquelle elle demande à la Bête l’autorisation de visiter sa famille est tout simplement car son père et ses frères et sœurs lui manquent trop (ce qui peut se comprendre : elle est enfermée dans un château avec la Bête pour seule compagnie :D).

Villeneuve crée un univers qui sait susciter l’émerveillement. On se prend un concentré de merveilleux en pleine figure, et c’est assez chouette ! J’y ai trouvé un vrai “plus” par rapport à la version de Beaumont, dont j’ai aimé le côté “concentré” mais qui a dû pour cela couper pas mal d’éléments magiques que j’ai été ravie de découvrir avec la première version.

Concernant Belle, Villeneuve insiste bien sur le caractère exceptionnel de la jeune fille : hé, c’est pas n’importe quel individu du “sexe faible” qui aurait une telle “force d’esprit” ! ;D Cela veut donc dire une chose : son but n’était pas de dresser le portrait de n’importe quelle jeune fille de l’époque. Belle, c’est peut-être plutôt une sorte de modèle à suivre : si vous êtes comme elle, vous accéderez au bonheur et à la félicité dans le mariage. Bon, pour ma part, je reste assez sceptique : j’ai lu que la relation entre la Belle et la Bête est surtout une sorte de métaphore pour les mariages entre les jeunes filles et les hommes d’âge mûr, qui étaient monnaie courante à l’époque. Partant de là, le message pourrait être : ok, tu ne vas pas être ravie car ton mari va être vieux et tellement laid qu’il en sera repoussant, mais il te couvrira de richesse, t’offrira une vie de princesse, et si tu apprends à le connaître, il en deviendra beau !
Moui. Enfin, l’idée d’épouser un mec plus âgé que mon père juste car il a de l’argent et une jolie baraque ne me vend pas pour autant du rêve 😀

Si l’on voit ça d’un côté plus psychanalytique…

… la Luciole m’a passé des extraits de Psychanalyse des contes de fée, écrit par Bruno Bettelheim et je trouve intéressant le passage où il parle de la figure du “fiancé-animal”, apparemment fréquente dans les contes et qui trouverait en La Belle et la Bête l’un de ses plus beaux exemples. L’animalité du personnage masculin serait lié à sa sexualité proche de celle de l’animal, jusqu’à ce qu’une jeune femme pure accepte de l’épouser et par les liens sacrés du mariage le libère en quelque sorte de sa part animale pour en faire quelque chose qui est maintenant sanctifié. Ouais ouais. Rien que ça.
D’ailleurs, dans le conte de Villeneuve, la Bête demande tous les soirs à Belle si elle accepte de coucher avec elle. Même si on part du principe que l’expression ne signifie que dormir côte à côte dans un même lit, cela signifie quand même partager un espace intime qui est interdit à la Bête (et va-y, t’as cru quoi, que Belle c’était une fille facile ?).  Du moins, il l’est jusqu’à ce que Belle réalise qu’elle l’aime, et l’accepte à ses côtés, dans sa chambre de jeune fille… ce qui permet à la Bête de redevenir le prince (whaaaaa).Je trouve d’ailleurs que certaines versions ont pas mal exploité ce côté très “animal” de la Bête pour lui donner un côté attirant et magnétique, où son aspect dangereux peut parfois avoir une dimension quasi-sexuelle. La Bête interprétée par Vincent Cassel dans la version 2014 m’a d’ailleurs un peu donné l’impression qu’ils jouaient là-dessus… mais vous verrez ça en détail avec la Luciole :p
Si on en revient à l’idée que la Bête représente un homme d’âge (très) mûr, il serait étonnant qu’il soit resté aussi “pur” que la petite Belle. L’épouser serait donc effectivement une manière de laisser derrière lui sa vie d’avant pour redevenir le jeune homme “innocent” que représente l’image du prince à la beauté si angélique qui arrive à la fin du conte ?

Mais que Villeneuve a-t-elle pu trouver à raconter une fois que la bête est devenue un prince charmant parfaitement épousable ?

Eh bien, elle s’est tout bonnement lancée dans un récit des origines de la malédiction ET des origines de Belle. Vous croyiez que Belle, illustre petite inconnue au royaume des rois et reines allait pouvoir tranquillement épouser son prince charmant ? Avez-vous perdu la tête et tout sens des convenances ? :O En effet, dans cette version, la mère du prince trouve Belle charmante et très aimable d’avoir rendu à son fils sa forme humaine, mais serait terriblement chagrinée de voir son fils épouser une jeune fille qui n’est pas noble. Du coup, la deuxième partie consiste en un long récit de “marraine la bonne fée”, qui nous sert un récit des plus origines des plus indigestes. Autant la première partie m’avait charmée, autant celle-ci m’a tout bonnement larguée tant on se retrouve plongés dans un imbroglio d’intrigues, alors que le côté pastoral de cette partie de l’intrigue avait quelque chose d’assez sympa !
Bref, je ne sais pas vous, mais j’aimais que, justement, dans La Belle et la Bête, le prince épouse une jeune femme de condition modeste et qu’il aime seulement pour ses qualités propres, car elle a su voir au-delà des apparences (ouais hein, on en pleurerait presque d’émotion :’) ). Et bien non. Dans ce conte, la bonté profonde de Belle suffit à faire de la Bête un prince, mais pas à permettre à la jeune fille de l’épouser. Heureusement que Beaumont est passée par là pour vendre du rêve à toutes les petites filles qui ne sont des princesses que dans leur cœur 😀

Qu’en est-il de Belle, par Robin McKinley ?

Je me doute que ce n’est pas représentatif de l’ensemble des réécritures modernes du conte, du moins je l’espère, car je n’ai pas trouvé qu’elle apportait énormément de chose à l’histoire. C’est très agréable à lire grâce au style moderne, qui dépoussière les tournures vieillottes de Villeneuve et Beaumont et donne un coup de jeune à l’ambiance. Des éléments diffèrent, mais je les trouve assez minimes.
Une info assez inutile mais qui m’a fait rire : chez Villeneuve, il y a 6 filles et 6 garçons dans la famille de Belle, chez Beaumont 3 filles et 3 garçons, et chez McKinley, seulement 3 filles.
D’ailleurs, dans Belle, les sœurs de l’héroïne sont aimantes et cela crée une ambiance bien plus réconfortante, donnant moins à Belle une image de “bonne poire” qui ne voit pas les bâtons dans les roues que lui mettent ses sœurs démoniaques.
Ce qui m’a le plus intéressée ici, c’est le fait que Belle soit décrite comme peu jolie au début et que l’amour qu’elle développe pour la Bête l’embellisse. La Bête n’est pas la seule qui va devenir belle grâce à l’amour ici, ce qui correspond peut-être un peu plus à la vision moderne que l’on a des relations de couple 😉

Sinon, j’ai trouvé que Belle faisait tout de même très inspiré de Disney au niveau des images qu’elle suscite. Même l’apparence de la Bête telle qu’elle est évoquée rappelle plus le look léonin instauré par la suite, ou l’ours, que la créature à écailles et dotée d’une trompe qu’avait imaginé Villeneuve (et oui, je sais, ça fait bizarre :D).
Mais tout cela ne m’aurait pas tellement dérangée : j’adore les évolutions apportées au conte par Disney, Cocteau & co. Mon seul vrai reproche, c’est que Belle n’a justement pas vraiment fait évoluer le conte. Cette lecture ne m’a pas paru avoir vraiment exploité, fait évoluer ou transformé les éléments connus du conte pour en proposer une nouvelle vision, alors que c’est ce qui m’intéresse le plus dans les réécritures, justement !

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Eh bien, je crois que j’en ai fini avec La Belle et la Bête pour ma part ! Pour la suite, je vous propose de retrouver la Luciole, qui vous parlera des adaptations ciné les plus connues : Cocteau, Disney et la version française de 2014. Vous allez voir, c’est assez intéressant de voir comment celles-ci ont bien plus conditionné nos connaissances du conte que les versions écrites d’origine !

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11 Comments on “La Belle et la Bête : les versions écrites du conte par Villeneuve, Beaumont et McKinley

  1. Très intéressant, cet article ! Je les ai tous lus dans le désordre, mais tant pis. Vous me donnez très envie de découvrir les deux premières versions (un peu moins la troisième, j’avoue) !

  2. La version de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont est la seule que j’ai lu pour le moment. Mais, j’espère bien lire celle de Madame de Villeneuve et la version de Robin McKinley aussi.

  3. En même temps, une créature à trompe et écailles, on perdait un peu le côté sexualité sauvage… enfin ce n’est que mon avis, chacun ses fantasmes! :p
    Super article sinon! 🙂

    • Aha, on l’a glissé à demi-mot mais oui, on est d’accord avec ça ^^ Le lion, c’est mieux 😀

    • Ah bon ? Tu viens pourtant de décrire mon homme idéal. Les poils c’est vraiment trop mainstream.
      Merci Coline :p

  4. Super article, je suis fan ! Bravo pour tout le travail qui a été fait 😀
    J’ai lu la version de Madame de Villeneuve et j’avais bien aimé sur le coup même si j’en garde peu de souvenirs (il faudrait que je le relise).
    Sinon, j’ai la version de Robin McKinley dans ma PAL et j’ai hâte de le lire 🙂

    • Oh, merci ! 🙂 Je t’avoue que je ne pensais pas que l’article intéresserait autant, donc ça me fait doublement plaisir ! 😀
      Si tu le relis, je serais curieuse de lire ton avis. Je voudrais bien savoir si tu trouves la partie “récit des origines” aussi emmêlée que moi, car le conte m’a complétement perdue sur la fin.
      Bonne lecture de McKinley ! Si je n’avais pas lu l’histoire sous 2 autres versions juste avant et regardé les 3 films dans la foulée, je l’aurais sans doute plus apprécié et lui aurais moins reproché son manque d’originalité, je pense 😉

  5. ton avis est très intéressant Morgana ! 🙂 et quelle chouette idée d’avoir lu l’histoire originelle!

    • Oh, merci Floly, ton commentaire me fait super plaisir 🙂

  6. Maiiis vous avez toujours de super idées de chroniques, je me régale à vous lire à chaque fois !
    Sinon je n’ai jamais lu aucune version de la Belle et la Bête, restant cantonnée au Disney ^^
    Je te remercie donc, parce que ça donne envie de lire (ou relire) plein de contes ! Surtout avec Noël qui approche ça me donne envie de m’y (re)mettre ! =)
    Tes remarques et analyses sont toujours hyper intéressantes à lire ! Maintenant je m’en vais lire la chronique de la Luciole ! =)
    Des bisooous ♥

    • On a tendance à rester cantonné à Disney pour les contes de manière générale, je trouve ! Attends : ça chante, ça danse et ça se finit bien, alors que dans les contes originaux c’est clairement pas garanti, donc je comprends 0:)
      Mais je suis quand même ravie de t’avoir donné envie de lire et relire plein de contes, car c’est très intéressant aussi 🙂
      J’ai toujours peur de partir un peu trop loin et d’être juste soporifique… mes articles finissent souvent par être bien trop longs ! Donc ça me fait super plaisir de savoir que tu as aimé !
      Des bisous !

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