L’âge d’or – Michal Ajvaz

L’année dernière, je vous avais parlé de L’autre ville, roman qui m’avait fait découvrir le travail de Michal Ajvaz. Nous partions une semaine à Prague avec la Luciole, et nous voulions parler d’œuvres tchèques sur le blog. Michal Ajvaz est tchèque, il écrit en tchèque ET L’autre ville se passait à Prague. Nickel ou pas nickel ? Ouais, Nickel, je sais.
Cependant, il faut reconnaître que ma lecture s’était avérée parfois laborieuse. Si je trouvais l’écriture d’Ajvaz absolument divine (oui, oui), l’espèce de surréalisme dans lequel basculait le roman m’avait parfois un peu perdue en chemin.


– By the way, ce livre est juste trop BEAU. Sa couverture, tout… (moment superficiel de l’article) –

Pourtant, j’ai réitéré cette année en lisant L’âge d’or, tout fraîchement réédité à l’occasion de cette rentrée littéraire.

Dans L’âge d’or, le narrateur repense à son séjour sur une île où vit un peuple des plus particuliers. Le roman se fait donc récit de voyage. Constitué de courts chapitres, les titres de ces derniers indiquent précisément le sujet sur lequel va se pencher le narrateur. Pour celui-ci, la rédaction de ce livre sera un « deuxième voyage » là-bas. C’est ainsi qu’il nous embarque avec lui dans ce fameux voyage, qui va le ramener chez ces étranges insulaires.
Il nous balade ensuite de sujet en sujet : architecture des habitations, nourriture, fascination des insulaires pour les miroirs, leurs mœurs, leur politique…

Sans que cela se révèle vraiment addictif – je lisais parfois un seul chapitre de 3 pages, puis reposais le livre -, j’ai ressenti une certaine fascination pour ces descriptions qui m’évoquaient parfois une sorte d’étude anthropologique. On sent l’espèce de dilemme du narrateur, qui a vécu toutes ces choses de l’intérieur, tout en restant incapable de se détacher complétement de sa – notre ? – propre manière de voir les choses. Il ne cache pas ses interrogations, ni sa fascination, qui existent encore aujourd’hui, alors qu’il a quitté l’île depuis longtemps. Cela permet de ressentir par moment une certaine proximité avec lui – du moins, certaines de ses réactions et réflexions étaient également les miennes quand je lisais son récit.

Sans être vraiment « prenant » donc, le récit a tout de même réussi à me captiver régulièrement. Tout sonne tellement « vrai » et « vécu » que c’en est troublant : l’existence de cette île, j’y croyais. Peut-être est-ce la faute de l’écriture d’Ajvaz, qui semble toujours sonner terriblement juste, et c’est peut-être cela que j’ai le plus admiré. L’auteur semble avoir comme une faculté assez géniale à parfaitement choisir ses mots.

Peu à peu, on assiste à une sorte de basculement dans le récit. Après avoir étudié de l’extérieur les insulaires, j’ai eu l‘impression d’être invitée à expérimenter leur façon de penser. Depuis le début, on comprend bien que leur manière de vivre est extrêmement « fluide » : ils ne semblent pas chercher la cohérence, la logique, telle que nous la cherchons. C’est une autre manière de concevoir les choses, où il n’y a jamais de centre, de bases solides et reconnues durablement. Les insulaires semblent trouver les choses en se perdant complétement. Les détours sont pour eux la meilleur manière d’aller tout droit, en gros 😀

C’est à partir du moment où le narrateur parle du Livre que j’ai ressenti cette espèce de basculement évoqué plus haut. Sur l’île, ils ne possèdent qu’un seul livre, qu’ils se passent les uns les autres et continuent/modifient chacun leur tour. Dans le dernier tiers du roman, le narrateur nous partage donc certaines histoires qui s’y trouvaient lorsqu’il a eu le livre entre les mains. C’est ainsi que l’on plonge dans les divers récits, imbriqués les uns dans les autres au point de risquer d’en perdre le fil lorsqu’on atteint un certain nombre de niveaux. Ces récits sont les passages que j’ai lus le plus rapidement, ayant bien du mal à lâcher le roman. Ils ont quelque chose du conte, avec leur merveilleux et leur cruauté.
Le narrateur sait pertinemment que ce sont ces passages qui vont le plus captiver son lecteur, et il en profite d’ailleurs pour en rire parfois à nos dépens. Durant l’une des pauses qu’il faisait dans la narration des histoires du Livre, il nous offre l’une de ses fameuses digressions qui peuvent s’avérer… soporifiques. Pardon, mais il fallait que je sois honnête : même s’il est plus accessible que L’autre ville, ce roman part également parfois dans des paragraphes un peu perchés :p Totalement justifiés, puisqu’ils sont souvent comme la démonstration de la manière dont l’état d’esprit insulaire a déteint sur le narrateur… justifiés, mais soporifiques malgré tout pour ma part 😀
Du coup, assez ennuyée par un certain passage, je me suis laissée aller à lire en diagonale une page. Soudain, mon regard est captée par une phrase en particulier : « Je devine que l’histoire de la tache puo, que je viens de te conter, ne t’a pas amusé, et je te soupçonne même d’avoir sauté ce passage. N’en aie point honte, je mis moi-même longtemps à apprécier ce genre de littérature« .
… Ok. Je me suis vaguement sentie manipulée (et j’ai explosé de rire toute seule). J’ai ADORE l’histoire de la tache, d’accord, M. le narrateur ? Je suis PASSIONNEE par les histoires de tache ! Tu sais combien de tache je fais par jour rien que sur mes vêtements ? Eh bien c’est par passion, évidemment, pas parce que je suis maladroite.
Bref, je n’ai plus sauté de passage par la suite. Il m’avait vexée, ce narrateur, et je ne voulais plus lui donner raison 😀

Tout cela pour dire que je ressors de ce roman avec la sensation qu’il est parfaitement maîtrisé. L’auteur m’a donné l’impression de savoir exactement ce qu’il faisait, comme s’il connaissait les réactions de ses lecteurs confrontés à son roman. C’est un peu flippant, je l’accorde, mais aussi très impressionnant !

En somme, j’ai aimé ? Oui, non, je ne sais même pas. Le roman a des passages que j’ai trouvés ennuyeux au possible, mais ces mêmes passages ennuyeux semblent tellement voulus et maîtrisés que cela en devient bon. Bref, je suis perturbée par ce bouquin. Et admirative. 😀

Facebook
Facebook
YOUTUBE
Google+

8 Comments on “L’âge d’or – Michal Ajvaz

  1. C’est agréable de lire les livres lentement des fois 🙂
    Ça a l’air d’être une lecture très intrigante.

    • C’est vrai que c’est agréable, ça a quelque chose de très relaxant, ces lectures qui se lisent un peu au « compte-gouttes ». Presque plus qu’un livre qu’on dévore et qui nous tient comme « prisonnier » jusqu’à la dernière page… même si j’adore aussi quand ça m’arrive ! 😀

  2. Je ne connaissais pas du tout cet auteur, tu as titillé ma curiosité ^^
    Il a l’air d’être un coquinou en plus ^^
    Bref, je note, et j’irai voir à la médiathèque ce qu’ils ont de lui =)

    • Je l’ai découvert vraiment par hasard l’année dernière, car on a fait d’intenses recherches sur les auteurs tchèques traduits en français (les filles qui savent occuper leurs vacances… :D). Mais sinon, son nom m’était également totalement inconnu !
      Si tu le découvres, je serais super curieuse de connaître ton avis 🙂

  3. L’histoire de la tache m’a beaucoup amusée, et je plussoie que c’est une très jolie couverture 😀 Du coup, merci beaucoup pour la découverte, je vais me noter ça sur un bout de papier !

    • Merci à toi d’être passée par ici et d’avoir pris le temps de laisser un commentaire, Mila 🙂
      Je suis vraiment ravie que l’histoire de la tache t’ait fait rire ! Il fallait que je partage ça, j’en ai trop ri toute seule 😀

  4. C’est drôle de voir que des romans peuvent tromper le lecteur avec préméditation. Ça rend la lecture plus vivante et mystique. xD
    Je n’ai jamais rien lu de tel en tout cas. Ou alors il faudrait que le livre soit assez court pour ne pas que je m’y perde. J’ignore en effet si ce style me sera plaisant ou non. =P

    • Ah oui, c’était une expérience très troublante, sur le coup XD Je me doute que ça ne l’aura pas fait à tous les lecteurs, loin de là. Mais j’ai tout de même du mal à penser que je serai la seule : cette remarque du narrateur est placée tellement stratégiquement après un paragraphe qui a de quoi te perdre et te donner envie de passer directement à la suite…
      Je me suis vraiment retrouvée à rire toute seule pendant à moment (sinon ça va dans ma tête, promis :D). Je m’étais rarement sentie aussi manipulée durant une lecture 😀
      C’est vrai que les 300 pages peuvent avoir quelque chose de décourageant quand il s’agit d’un style aussi particulier. Dans le cadre d’une nouvelle, ça pourrait être plus facile de se lancer dedans pour tester. L’écriture de cet auteur est pour moi une vraie expérience de lecture en tout cas !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.