L’arrache-coeur – Boris Vian

Je me suis longtemps demandée si j’allais aimer ou non lire du Boris Vian. Je vous assure, il y a des auteurs comme ça : je me posais la même question pour Camus (j’ai commencé La Peste et ne l’ai jamais fini) ou encore Tolstoï (je suis venue à bout d’Anna Karenine, et j’ai beaucoup aimé, quoique ça a été une lecture inégale). Ces auteurs dont le nom suffit à en imposer, je sais qu’ils ont marqué l’histoire de la littérature (et bla et bla), mais est-ce qu’ils vont marquer ma vie de lectrice ? Ça c’est une tout autre question 😀

Si vous avez vu mon top de mes meilleures lectures de 2016, vous saurez déjà que j’ai aimé L’arrache-coeur. Pourtant, je n’étais clairement pas avertie de ce que j’allais y trouver. On peut même dire que je n’étais pas vraiment prête 😀

Le livre s’ouvre sur Jacquemort, qui longe un sentier le long d’une falaise. Sur son chemin, il croise plein de plantes aux noms fantaisistes, qui donnent déjà le ton. Il finit par arriver chez Angel et Clémentine, où cette dernière est en train d’accoucher. Jacquemort aide à l’accouchement et finit par s’installer dans cette maison au bord des falaises.

Avec les premières pages, j’ai aussitôt eu l’impression que ce sentier qu’emprunte Jacquemort était comme une porte vers une autre dimension, semblable à la nôtre mais où les valeurs ne sont pas les mêmes. Les personnes qui vivent là-bas n’ont pas vraiment les mêmes codes moraux que nous (?), et tout semble placé sous le signe du « merveilleux ». Enfin, merveilleux, c’est vite dit.

L’histoire m’a un peu fait penser à certains contes : pleins de magie et de poésie, mais emprunts d’une cruauté assez flippante, pour un ensemble baigné d’une forte symbolique

Parlons de Jacquemort : celui-ci est psychanalyste. Au-delà d’être un métier ou une passion, c’est pour lui un besoin. Jacquemort a besoin de psychanalyser les gens. Et pour cause, le héros est comme une coquille vide, il se décrit lui-même ainsi, et il pense qu’en psychanalysant les autres, il réussira à « se remplir ». Rien que ça, j’ai trouvé que ça suffisait à instaurer un certain malaise, cette espèce de besoin qu’a le personnage principal de « voler l’identité » des autres. Sauf que, dès le début, il a quelques difficultés à trouver quelqu’un qui accepte de se faire psychanalyser… (tu m’étonnes, ils sont un peu tapés là-bas, mais pas débiles pour autant :D).

D’ailleurs, sa relation avec la Gloïre m’a particulièrement intriguée. Que je vous explique : entre la maison de Clémentine et le village voisin, coule une rivière rouge (oui, oui). La Gloïre, c’est un vieil homme dont le travail consiste à repêcher avec les dents (oui, oui x2) les détritus qui se trouvent dans cette rivière. Non. Je n’ai pas craqué, je n’ai pas fait de faute de frappe, c’est exactement ce que je viens de dire 😀 Mais ce n’est pas tout : la Gloïre est payé en or par les villageois pour ce travail de nettoyage de toutes leurs saletés, sauf qu’il lui est interdit d’acheter quoi que ce soit avec cet or. Sa richesse lui est donc on ne peut plus inutile.
Eh bien laissez-moi vous dire que ce personnage m’a pas mal obsédée… 😀 Je ne vais pas me lancer dans un résumé de mes interprétations hasardeuses (je vous épargne ça), mais la Gloïre est sans doute ce qui m’a le plus fait réfléchir dans ce livre.

Plus encore que Clémentine, qui amène pourtant l’un des thèmes centraux du livre il me semble : la maternité. Au début du livre, elle accouche de trois enfants, des « trumeaux », et on assiste à l’espèce de spirale de possessivité dans laquelle elle tombe. Elle évince d’abord le père des enfants (Angel s’en va en bateau… sur la mer… la mère/la mer, tout ça… vous croyez que c’est un hasard ? Moi j’ai un léger doute :D). Ensuite, elle a le champ libre. Et là, j’avoue que j’ai très souvent été très mal à l’aise. Oui, je suis une petite chose fragile 😀 Mais le thème est traité de manière tellement poussée que voir ces enfants se faire couper les ailes au sens propre comme figuré m’a quand même fait quelque chose. Le pire étant que Clémentine s’estime une excellente mère, elle ne se réduit plus qu’à ce rôle-là.

Je vais m’arrêter là. Je conclurai en disant que celle lecture m’a autant mise mal à l’air que marquée et fascinée. Il y a avait des moments où je reposais le livre en me disant que c’était « trop ». D’un autre côté, la grande poésie que Boris Vian donne à son univers contrebalance le côté glauque du reste. J’ai aimé la saveur unique de ce roman, l’impression de n’avoir rien lu de semblable avant. J’ai eu l’impression de passer à côté de beaucoup de choses, mais que ce n’était pas si grave au fond si je me laissais juste porter par le côté surréaliste de tout ça. Et puis je pourrai toujours le relire.
Bref, mon nouvel objectif maintenant ? Lire L’écume des jours et en faire un binôme avec la Luciole, évidemment ! 😀

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6 Comments on “L’arrache-coeur – Boris Vian

  1. ouh là, effectivement ça a l’air beaucoup plus space que L’écume des jours. Je ne sais pas si je vais me jeter dessus finalement… (je suis du genre, aussi, à être facilement mise mal à l’aise.)

    • Je ne sais pas grand-chose au sujet de L’écume des jours (j’aime bien ne pas trop en savoir sur les livres avant de les lire, en général 😉 ), donc je ne peux pas trop comparer. Tu peux garder L’arrache-coeur dans un coin de ta tête, au pire, et l’ouvrir lorsque tu te sentiras prête. Il y a plein de livres que j’avais envie de lire depuis le début de mon adolescence, et que je ne me sens de commencer que maintenant, alors que mon adolescence est terminée (paraît-il :p). Aujourd’hui encore, je suis sûre qu’il y a plein de livres que je ne serai pas vraiment « prête » à lire avant des années. Bref, tout ça pour dire que si tu es facilement mise mal à l’aise, ne te force pas en effet, tu seras peut-être surprise un jour de te dire « hey, maintenant j’ai envie de lire ça, c’est le bon moment ! » ! 😀

  2. L’arrache coeur ! grand souvenir de lecture de jeunesse! en tous cas, Boris Vian ne laisse pas indifférent! Je me rappelle avoir été marquée par l’éducation des « trumeaux », et m’en être souvenue à certains moments pour contrer mes tendances « mère poule »; je me rappelle aussi du quiproquo cocasse, avec un personnage qui interprète bizarrement le terme « psychanalyser », ça m’avait marquée, j’étais jeune! (10-12 ans).
    Boris Vian, c’est mon oncle, peintre et musicien, qui un jour m’avait mis ces bouquins entre les mains, un peu jeune peut-être, mais ça a participé à la formation de mon imaginaire et à ma réflexion sur le monde.
    Je ne peux pas dire que j’aime lire Boris Vian, cette lecture me met mal à l’aise, bouscule trop mes petites limites. Mais après, ça fait son chemin, ça mûrit, et donc, j’aime avoir lu ces livres ! J’aime ce qu’il en reste dans les souvenirs, l’écume de la lecture…
    J’attends le binôme sur l’écume des jours, car j’ai vu le film et lu le livre.

    • Cela ne m’étonne pas, qu’il t’ait autant marquée ! J’ai du mal à imaginer que ce livre puisse laisser indifférent, et je n’ai d’ailleurs jamais entendu aucun avis « tiède » à son sujet. Les gens avec qui j’en ai parlé avait toujours un avis très tranché le concernant (même s’il s’agissait parfois juste d’un « il est affreux ce livre, je ne l’ai jamais terminé ! » :D).
      Merci pour ton commentaire en tout cas, j’ai beaucoup aimé connaître ton histoire avec ce livre 🙂

  3. Aaah, Boris Vian… ça fait un bout de temps que je l’ai lu et ça reste un très bon souvenir (à part pour « L’herbe rouge », que je pense n’avoir pas compris). « L’écume des jours » est en effet très intéressant, même si je le place peut-être après « J’irai cracher sur vos tombes » que je te conseille fortement.

    • Merci du conseil, Gwen, je note bien tout ça ! 😉

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