Hôtel Écho – Éléonore Gilbert

J’ai calculé, le festival de Gindou, je m’y rends en moyenne une année sur deux depuis 9 ans ! Et ça fait presque autant de temps que j’en parle à Morgana comme une fan hystérique … Forcément, elle a fini par craquer. Elle n’aurait ptete pas dû parce qu’on a fini perdues dans une cabane dans les bois traquées par les sangliers, et ça je ne l’avais pas prévenue :D. Quoiqu’il en soit, ça doit être le fait que nous y étions toutes les deux : si les autres années, il n’y avait rien qui aurait pu être utile au blog (quasi pas d’adaptations ou de films sur la littérature), cette année nous avons été servies ! On en a raconté un peu plus dans notre bilan de l’été, et place au film dans cet article ! 😉

Parmi les nombreux films que nous avons vus, nous avons découvert Hôtel Echo : un film que décidément nous n’aurions pu découvrir qu’à Gindou et qui est absolument fascinant dans sa construction et sa manière d’aborder son thème !

Ce film a une construction assez complexe et très originale. Si on en parle ici, c’est pour son côté réécriture très très libre de Barbe-Bleue. Mais parallèlement à ça, c’est aussi un film se passant dans une tour de guet surveillant les départs d’incendie, le tout pour aborder de manière décontextualisée les violences conjugales, et notamment les violences faites aux femmes au sein du foyer. Est ce que vous le sentez à quel point l’article va être joyeux ? ^^ Ceci dit, nous avons trouvé le film très fort mais pas du tout violent ou plombant …

Comme l’a précisé la réalisatrice présente à la séance : le but du film est surtout de faire réfléchir sur ces situations, et non de chercher à choquer ou sidérer le public, ce qui n’est pas toujours constructif. Le fait de placer l’image dans une tour de guet, en décalage avec la voix-off, permet aussi d’ouvrir le sujet, de ne pas le brider, ne pas le restreindre en le voyant par le prisme d’une victime en particulier ou d’un contexte social. En ce sens et par sa forme, on peut presque voir ce film comme un essai. (Les études nous manquent, c’est pour ça, on veut lire et voir des trucs prises de tête ! 😉 )

A chaque réécriture de conte que nous avons lue ou vue, on s’est fait la même remarque : le conte est vraiment universel et intemporel. Et cette adaptation cinématographique en est une nouvelle preuve, en abordant un sujet difficile.

Hormis la scène d’ouverture se passant dans les bois et faisant directement appel aux contes, le film tout entier se déroule dans la tour de guet, comme un huit-clos. On observe le paysage, la vie quotidienne dans cette tour dans laquelle la réalisatrice elle-même a vécu un mois pour la réalisation du film. La moindre petite fumée est guettée et signalée comme un possible départ d’incendie.
D’où le titre du film : très souvent dans le film, les fumées sont signalées dans le repère H-E : Hôtel Echo en alphabet international. Du coup on s’est dit qu’heureusement que ce n’était pas dans le repère P-W qu’elles apparaissaient : le film se serait appelé Papa Whisky … Ceci dit, pour faire une blagoune de mauvais goût, ça correspondrait plutôt bien au sujet du film ! Bref ! ^^
Une voix-off raconte cette expérience dans la tour de guet, mais reprend également des témoignages de femmes victimes de violences conjugales. Ces départs de feux de forêts sont comme de petites alertes dont nous pouvons tous être témoins et que nous pouvons ou non remarquer, et auxquelles nous pouvons faire le choix de réagir, d’intervenir à notre niveau sans pour autant se mettre en danger.

En parallèle de cela, les départs de fumées ne sont pas la seule métaphore : le film une réflexion très intéressante de Barbe-Bleue. Il est précisé : Barbe-Bleue est le seul conte à aborder les violences conjugales. Et d’ailleurs, à ma connaissance, il n’existe pas de réécriture soft façon Disney … Les réécritures sont toujours un peu glauques (comme celle dont j’avais parlé ici). Cette tour de guet, c’est celle de « Sœur Anne », guettant le retour de Barbe-Bleue et informant sa sœur de l’arrivée ou non de son mari. Le film semble nous dire qu’il est de notre responsabilité à tous et toutes de rester dans une petite tour de guet, vigilant aux cris répétés chez les voisins, à un proche ou une voisine apeurée dans l’ascenseur … prêt à être la Sœur Anne de quelqu’un, et prêt à signaler ou intervenir à une petite fumée en Hôtel-Echo 😉

Le film s’interroge aussi sur la culpabilité de ce personnage dans Barbe-Bleue. Le conte semble nous dire que la femme est morte car punie d’avoir désobéit : ben oui, après tout, il lui avait dit qu’il ne fallait pas ouvrir cette porte  ! Oui mais, s’interroge le film, et la première femme assassinée ? Elle n’a rien vu en ouvrant la porte. Alors pourquoi son mari l’a tuée ? Pour la femme du conte, qu’elle ouvre ou pas la porte n’aurait du coup sans doute rien changé, la faute ne vient absolument pas d’elle mais de son mari violent. Le film met bien cela en avant à travers la voix-off et propose ainsi une lecture un peu différente du conte, qu’on a effectivement tendance à interpréter comme une punition à une désobéissance, surtout lorsqu’on est enfant – public premier des contes …

Ce film est incroyablement riche en métaphores, sujets et références. A tel point que je ne suis pas sûr d’en dresser ici un portrait fidèle ou qui lui rend vraiment hommage. C’est un peu un ovni, un film tel qu’on n’a absolument pas l’habitude d’en voir et il n’en existe aucun similaire à celui-ci. On est vraiment contentes d’avoir eu l’occasion de découvrir au festival ! C’est sûr qu’il n’est pas facile à regarder. Pas tant pour le sujet, mais pour la forme particulière et le rythme plutôt lent. Mais Morgana comme moi avons été happées par cette réalisation particulière. Nous avons vraiment ressenti la façon dont la réalisatrice a décrit le film par la suite : comme une succession de vagues par lesquelles il faut se laisser porter. Si une vague ne nous parle pas et qu’on décroche, pas de soucis, le film a justement pour but de favoriser la réflexion, et on peut toujours raccrocher les wagons à la « vague » d’après.

Du festival, nous vous parlerons également d’adaptations de contes « conventionnelles » mais on trouvait cette façon de réinterpréter Barbe-Bleue vraiment intéressante. Une manière de parler d’un sujet important et de rappeler que les contes, qu’on associe souvent à un univers merveilleux et à un public enfantin, sont surtout là pour faire réfléchir, même inconsciemment, et abordent très souvent des sujets graves.

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