L’écume des jours – Boris Vian et le film de Michel Gondry

C’est avec un enthousiasme digne de Garfield face à un plat de lasagnes que je commence à écrire cet article car, l’écrire, c’est un peu comme tenir une promesse.

Depuis des années, on parle de faire ce binôme avec la Luciole. Elle était super motivée, moi aussi, sauf que je ne trouvais pas L’écume des jours. J’achète principalement mes livres d’occasion, et je ne tombais jamais sur un exemplaire du roman de Boris Vian. A croire que l’instance suprême des livres ne voulait pas que cet article voit le jour… :p
Et puis, miracle, cet été, il est apparu : une vieille édition, dans un état très-moyen-bof aka livre qui a vécu une longue et belle vie. Ce qui ne m’a pas rebutée une seconde, l’essentiel était ailleurs : j’avais enfin trouvé le précieux ! Il y allait y avoir un article avec 1) des jeux de mots comme seul Vian sait en faire 2) Romain Duris, et ça, ça a de quoi réjouir 😀

L’Ecume des jours, Boris Vian, 1947

L’écume des jours est très différents de L’arrache-coeur, que j’avais découvert l’année dernière. C’est une histoire plus douce, une histoire d’amour, un conte un peu fou. On est sur du surréalisme qui a tout pour faire rêver. Tout le côté malsain et profondément sombre de L’arrache-coeur n’est pas de la partie. C’est bien le style de Boris Vian, sa capacité à créer tout un univers trouve ici une démonstration tout aussi parfaite, mais dans un genre différent.

Ici, Boris Vian excelle particulièrement dans la création d’un vocabulaire propre à l’histoire. C’est comme une langue nouvelle, qui n’appartient qu’à L’écume des jours. Faite de telle manière qu’on comprend toujours ce dont il veut parler : le “pianocktail”, ça vous paraît absurde ? Dans L’écume des jours, ça paraît normal, un piano qui fabrique des cocktails dont le goût dépend du type de musique joué. Des mots-valises comme celui-là, le livre en est rempli. Toutes ces créations s’insèrent parfaitement, avec un naturel parfait, de telle manière que, lorsque je relevais la tête de ma lecture, cela me paraissait presque incroyable que cela n’existe pas ici, un peu comme des choses qui se font dans un autre pays et que l’on devrait vite se mettre à importer tellement ce serait chouette d’en avoir chez nous.

L’écume des jours tourne autour de 3 couples : Colin et Chloé, le couple phare, qui s’aime d’un amour si vrai, à la limite du naïf. Chick et Alise, réunis autour de leur amour pour Jean-Sol Partre (matez-moi un peu ce jeu de mot, le Jean-Paul Sartre de cet univers que Vian ne va pas épargner :p). Et Nicolas et Isis, celui-ci étant l’homme de loi-cuisinier de Colin (et c’est tout à fait normal. La base, que ton avocat te fasse à bouffer :D).

Au travers de ces 3 couples, Vian va proposer différentes visions de l’amour : l’amour si pur de Colin et Chloé, qui a quelque chose de maudit, car la joie et la légèreté du début va peu à peu se faner et se faire de plus en plus étouffant au fur et à mesure que la mort se rapproche. Cette chute est symbolisée d’une manière qui prend une forme métaphorique tellement jolie et poétique, ne rendant le tout que plus touchant.
Chick et Alise connaissent pour leur part un amour que l’on sent dès le début assez destructeur : l’obsession de Chick pour Partre est flagrante dès le départ, et le décalage avec Alise, bien plus modérée, fait redouter le suite.
Chacun va agir en fonction de ses priorités : po
ur Colin, Chloé passe avant tout, il sera prêt à changer de vie pour elle, à faire ce qu’il pensait n’avoir jamais à faire, et il le fera naturellement. Pour Chick, c’est Partre qui passe avant tout, et tout l’amour d’Alise ne suffit pas à le raisonner, car sa passion est toute tournée vers son écrivain fétiche, auquel il consacre sa vie.

On retrouve la critique de l’église/la religion, qui était déjà si forte dans L’arrache-coeur, mais c’est surtout celle du travail qui prend le plus de place ici. Colin, ce jeune homme riche qui pensait ne jamais devoir travailler et se retrouve confronté à cet univers qui lui était inconnu et qui était censé le rester. Présenté comme inhumain et absurde, le système du travail en prend pour son grade. Quand Vian n’aime pas quelque chose, il se livre à une critique sacrément vénère du sujet en question 😀
Le fait de devoir travailler va beaucoup faire changer Colin : le voir occuper des emplois absurdes pourrait être très comique, mais cela reflète et dépend tant de l’avancée de la maladie de Chloé que cela devient juste dramatique. Colin sombre en même temps que celle qu’il aime : en effet, ce n’est pas seulement Chloé qui ne va pas bien, c’est aussi Colin… on le voit d’ailleurs avec ce vieillissement aussi extrême que rapide qu’il subit, et qui se communique à Nicolas.

Cette manière dont les personnages semblent déteindre les uns sur les autres m’a laissée avec cette étrange impression qu’ils étaient la même personne. Six facettes différentes, qui montrent chacune quelque chose de différent mais qui ne peuvent qu’évoluer de concert.

J’ai aimé cette lecture, c’est beaucoup trop particulier pour que cela me laisse indifférente, même si j’avoue conserver un souvenir plus puissant de L’arrache-coeur, qui m’avait mis une grosse claque littéraire et poursuivie longtemps.
L’écume des jours, je l’ai aimé en tournant la dernière page du livre, mais je l’ai adoré en regardant le film. Cela ne veut pas forcément dire que je trouve le film meilleur, ce n’est pas comparable et le livre est terriblement riche de base, mais c’est le film qui a su le plus m’émerveiller et m’émouvoir, alors je suis terriblement contente de vous laisser maintenant avec la Luciole, qui va maintenant vous en parler 😉

Et si je refuse il se passe quoi ? *boude*

Euh… mais pourquoi bouder ? Espèce de comédienne, va ! Je te fais limite une haie d’honneur et tu boudes ? Sérieux ? Il faut que je t’envoie du chocolat pour que ça aille mieux ? :p

L’adaptation cinéma :
L’Ecume des jours, Michel Gondry, 2013

Non en vrai, ce binôme je l’attends depuis mon arrivée sur le blog alors je ne vais pas refuser 😀

 

Et bah voilà, la vérité éclate au grand jour !

J’ai toujours beaucoup aimé les films de Gondry. J’ai une affection particulière pour La Science des Rêves (j’avais même fait mes TPE de Terminale dessus :p), et dans un style absolument différent, j’ai beaucoup également Human Nature. Alors forcément, j’ai vu L’Écume des jours à sa sortie ! Je ne l’avais pas revu depuis, et si ce n’était pas mon préféré du réalisateur, j’en gardais malgré tout un très bon souvenir, une impression très douce, et la présence de tout ce qui fait que j’aime le cinéma de Gondry. J’aime l’univers un peu barré (mais pas trop quand même) et l’ingéniosité des trucages

Morgana a trouvé que le livre avait un univers propre, par les mots inventés, les objets, tout paraît crédible en fin de compte, l’histoire répond à sa logique propre. Il me semble que le film a bien réussi le pari d’adapter cela, et c’était pas gagné à mon avis. :p J’ai eu cette même sensation que tout cet univers pouvait exister et qu’il existait de toute façon devant mes yeux.

J’avais parlé dans l’article sur La Belle et la Bête de la différence entre les trucages « réels » et les effets spéciaux numériques. Dans L’Ecume des Jours (comme dans les autres films de Gondry) l’histoire a beau être complétement farfelue et rationnellement impossible (parce que ça m’arrive des fois d’être rationnelle, du coup, je sais quand même qu’on ne fait pas pousser des armes avec de la chaleur humaine :D), tout à l’air vrai parce que C’EST vrai ! Le pianocktail existe, les jambes interminables quand ils dansent aussi, on peu vraiment survoler Paris dans un nuage … on s’en doute, on voit la grue, pas d’effaçage numérique pour faire semblant que ça vole réellement, mais pour moi, loin d’ôter la magie du film, ça en rajoute une dose. Parce que franchement, moi je VEUX retrouver ce nuage et me promener avec 😀 Voilà, c’est mon nouveau rêve. Ma mère me demandait ce que je voulais pour mon anniversaire, maintenant je sais : un tour en grue-nuage. J’vous inviterai promis !

C’est amusant de voir que toutes ces créations peuvent à la fois être symboliques, tout en étant parfaitement réelles dans leur monde : ils sont amoureux et lors de leur balade romantique ils sont « sur un petit nuage » ; quand on est malheureux, on peut avoir l’impression que notre espace rétrécit etc …

Bref, je trouve que Michel Gondry a bien su mettre en image l’univers riche et complexe mis en mots par Vian. Cela permet aussi d’avoir accès directement à ce monde créé de toute pièce qui peut demander un gros effort d’imagination à la lecture tant c’est parfois tiré par les cheveux :p

De mon premier visionnage, j’en avais donc surtout ce souvenir de cet univers un peu magique et tendre, qui m’avait fascinée. J’ai été surprise en le revoyant de voir à quel point l’histoire est aussi cruelle ! Je connaissais évidemment cette histoire de nénuphar dans le poumon, cette maladie dont est atteinte Chloé, mais bizarrement, je n’avais pas gardé en mémoire que plus de la moitié du film est absolument émouvant, triste, et que le désespoir prend une place de plus en plus importante. Du coup, je me suis pris tout cette partie de plein fouet cette fois-ci, ce qui fait que j’ai sans doute encore plus apprécié le film que la première fois.

On passe très graduellement d’un univers plein de vie, de joie, archi coloré, à quelque chose de plus en plus sombre, une image en noir et blanc, de plus en plus étriqué par une bordure noire. La maison-même de Colin rapetisse, se couvre de toiles d’araignée, les plats qu’ils mangent sont de moins en moins appétissant. On a le sentiment que tout est lié, les personnages, leur lieu de vie, et jusqu’à la forme du film. On est du coup forcément impliqué dans leur histoire, puisque encore une fois, on la vit presque avec eux.

Malgré tout, tout se fait en douceur, sans réelle tension, on est pas brutalisé par le film. C’est sans doute pour ça que je n’avais le souvenir d’une deuxième partie aussi intense.

C’est vraiment un film que j’ai eu plaisir à revoir, qui m’a à la fois émerveillée par l’univers créé, fait sourire, peinée … Pour moi c’est vraiment une belle réalisation, autant pour le film en lui-même que pour l’adaptation proposée. Et ça, c’est plutôt rare !

Bon … voilà, j’ai fait mon boulot, j’ai écris ma partie du binôme, j’ai le droit à ma grue-nuage maintenant ?

7 Comments on “L’écume des jours – Boris Vian et le film de Michel Gondry

  1. Je n’ai lu que l’herbe bleue de Vian, qui m’avait quand même marqué vu la fin oO
    L’Ecume des Jours est un livre (et un film aussi!) que j’ai très envie de lire/voir mais j’ai peur d’être toute tourneboulée donc je n’ose pas trop sauter le pas ^^
    Merci pour votre joli en tout cas, on sent la douceur et à quel point vous avez été touchées par ces œuvres ! =)

  2. Je garde un bon souvenir du roman, mais n’ai pas encore eu l’occasion de voir l’adaptation. Par contre, après cet article, il est certain que j’ai trèèès envie de la voir !

    • Franchement, je te la recommande une fois de plus ! Si tu la regardes, dis-nous ce que tu en auras pensé, c’est toujours sympa de voir comment chacun perçoit une oeuvre 🙂

  3. Haha, à chaque fois que je pense à ce roman, je me dis qu’il faudrait que je lise un jour Paradoxe sur les dégueulis, euh pardon, La Nausée. :p Je n’ai pas relu ce livre depuis le lycée, mais tu vois, il m’a quand même plutôt marquée ! (Remarque J’irais cracher sur vos tombes aussi, mais pas dans le bon sens pour le coup ^^’). Alors après, je ne saurais pas dire si L’Arrache-cœur est plus ou moins puissant : je ne l’ai pas lu (SEE ?), mais celui-ci en attendant, je le relirai bien à l’occasion. 😉 Je n’ai pas vu le film en revanche (j’aime beaucoup Gondry pourtant… Moins Tautou :p), mais vu que vous semblez toutes les deux le recommander, je le note studieusement. 😀

    • Je n’ai jamais lu La Nausée moi non plus. Il faut dire qu’on a vu titre vu engageant 😀 Mais si je le trouve d’occasion, je te le dis et on peut essayer de se faire une petite LC si ça te dit ! 😉
      Et oui, vois le film ! Et dis nous ce que tu en auras pensé !
      (J’avoue que j’aime bien Tautou pour ma part. Avec ma mère on l’aime bien depuis que je suis enfant – Amélie Poulain, tout ça… -, mais on n’a que des personnes qui ne l’aiment pas autour de nous. Mon beau-père est deg à chaque fois qu’on ramène un film avec elle “C’est pas vrai ? Vous remettez ça ?” Ouaip. Déso. :D)

  4. Je lirai ça plus tard, ceci est un test pour voir si les commentaires marchent, histoire de pouvoir répondre à votre question ^-^

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