La Jeune fille sans mains – Sébastien Loudenbach

Envie d’une adaptation de conte toute mignonne? Alors aujourd’hui on va vous parler d’une fille qui se fait trancher les mains à la hache par son père et qui se fait poursuivre par un cochon maléfique. Wouhou ! Non pas wouhou ? C’est pourtant de ça dont parle La Jeune Fille sans mains 😀

Bon ok, c’est pas très “wouhou”, effectivement ! Mais en même temps on ne pouvait pas s’attendre à moins glauque venant d’une adaptation d’un conte de Grimm qui n’est pas une adaptation Disney n’est-ce-pas ? 😛 (d’ailleurs Disney ne s’est pas aventuré à l’adapter ce conte-ci, bizarre :p)

Pour un petit résumé plus détaillé que “elle se fait poursuivre par un cochon maléfique”, La Jeune Fille sans mains présente un meunier très pauvre et désespéré qui rencontre un homme étrange dans les bois. Cet homme lui propose un marché : il lui offrira une rivière d’or si le meunier lui cède ce qu’il y a derrière sa maison. C’est à dire, son pommier. Bon le type il est pas fou, il se dit qu’avec plein d’or il pourrait s’acheter plein de pommiers, logique … Mais cet homme était le diable, ou un démon, ou ce que vous voulez de vraiment pas sympa, qui avait pris apparence humaine, et que dans le pommier se trouvait la fille du meunier. Le diable vient donc l’enlever, mais il n’y parvient pas car elle est trop pure. On suit ensuite cette jeune fille qui s’échappe et qui n’est pas au bout de ses peines pour autant …

Ce que je viens de décrire est vraiment le tout début de l’histoire, et la morale est déjà là, on peut y voir un message encourageant à ne pas être avide, mais cette adaptation ne se concentre pas sur la morale, puisque nous oublions bien vite le père pour suivre comment cette jeune fille s’en sort malgré cette blessure autant physique (pas facile de faire quoi que ce soit sans mains … ) que morale (son père l’a quand même vendue et lui a coupé les mains sans scrupule … Sympa le papa).

Lorsque nous avons prévu de regarder ce film avec Morgana, nous nous attendions pas à ce qu’il y ait des passages qui nous gênent à ce point. Passé la Surprise, pas de soucis, ce n’est ni gore ni trop violent, mais bêtement, venant d’un film d’animation on ne s’y attendait pas, et on n’a pas pu s’empêcher de se dire que se n’était pas tellement pour les jeunes enfants ! Ceci dit, le réalisateur précise dans une interview que pour lui il n’y a aucun soucis à ce que des enfants voient le film, qu’ils ne sont pas choqués par le sang ou la nudité, et que « tout est dessiné, rien n’est vrai, on est dans la métaphore ». Effectivement, le film peut avoir plusieurs lectures.

En plus de ce démon-cochon-polymorphe-qui-nous-a-fait-flipper, le film en bonne adaptation de conte laisse une grande place aux éléments fantastiques, et surtout à la déesse de la rivière qui apporte son aide à la jeune fille. Bien que cruel, l’univers est onirique et beau, teintée d’une grande douceur presque mélancolique. On s’est réellement laissé portée par l’univers.

Si l’histoire nous a bien captivées, ce que nous avons surtout adoré dans ce film, c’est son esthétique ! Au fur et à mesure du film nous avons fini par nous habituer et nous ne sommes pas extasiées tout du long (ça aurait été épuisant pour nous comme pour notre entourage présent à ce moment-là:D), mais quand même, nous avons été absolument séduites. Les dessins à l’encre animés donnent au film une vraie personnalité et une vraie originalité. Chaque plan est une œuvre d’art. Nous avons particulièrement été fascinées par le travail sur les vides et sur la transparence. Encore une fois, le réalisateur précise que le film « donne une grande importance au dessin, un dessin léger parsemé de trous » et c’est véritablement ce qui nous a intéressées. Parfois, on ne suivait même plus l’histoire tant on admirait les dessins 😀 Pour ma part j’ai particulièrement aimé les couleurs et les séquences de nuit et leurs couleurs sombres et bleutées !

Chose à laquelle je ne vais pas tellement attention d’habitude : c’est le son dans les films. Et pourtant là, il a attiré mon attention, j’ai trouvé l’univers sonore très riche et qu’il complétait très bien l’image. Le dessin est parfois minimaliste : on voit des oiseaux, mais c’est le son qui nous indique que ce sont des mouettes. On voit des formes s’agiter, c’est le son qui nous indique que ce sont des vagues.

Il me paraît donc y avoir une belle osmose entre l’histoire, l’image et l’univers sonore qui fait que nous avons toutes trois : Morgana, sa mère, et moi, été emballées par le film et transportées dans l’univers de Sébastien Loudenbach. C’est une vraie œuvre artistique et a été pour nous une très belle découverte !

Les filles de l’astrologue T1 – Laurence Schaack et Françoise de Guibert

Vous voulez connaître votre avenir ? Les filles de l’astrologue sauront peut-être vous aider !

Bon, d’accord, cette phrase d’accroche était mensongère, et si elles l’avaient lue, les 4 héroïnes m’auraient jeté le regard le plus noir qu’elles aient en stock. Car toute leur aventure commence en quelque sorte à cause de telles phrases : l’histoire prend place à l’époque où, après avoir été grand amateur d’astrologie, le roi Louis XIV la fit interdire.
C’est comme ça que les trois soeurs, Thérèse, Ariane et Philomène, ainsi que leur cousine Soledad se retrouvent à devoir secourir le père des filles, jeté soudainement en prison à cause de sa pratique reconnue de l’astrologie.

L’histoire est portée par 4 héroïnes aussi différentes que complémentaires. Dès le début, on nous fait comprendre quel est le caractère de chacune et le type de rôle qu’elle aura à jouer dans l’histoire. J’ai un peu craint qu’on reste à quelque chose de très superficiel et que chacune soit cantonné à un cliché particulier. Mais, surprise, là aussi, les auteures s’en sortent bien et réussissent plutôt bien à exploiter le caractère défini de chacune. Cela reste des personnages de roman très jeunesse, mais cela ne m’a pas empêchée de les apprécier. Allez, je vous le dis : ma préférée, c’est Ariane ! J’ai beaucoup aimé l’arc narratif dédié à Thérèse, entre autres car il l’emmène dans des lieux que je connais bien et n’aurais jamais cru croiser dans ce roman, mais le personnage en lui-même m’a agacée à plusieurs reprises.

Alors, à vous de choisir : vie proche de la nature et mariage forcé avec Philomène, Ariane la scientifique, Thérèse la courageuse et protectrice aînée qui découvre la vie des contrebandiers, Soledad et l’attrait de la vie mondaine ?

Les voilà lancées dans une folle aventure pour réussir à prouver que Germain n’est en rien comparable aux empoisonneurs et “sorcières” que le roi fait arrêter en masse. Pour elles, l’astrologie est une science et cela n’a absolument rien à voir avec ces autres pratiques.
Alors, l’astrologie est-elle vraiment une science ? Il me semble qu’aujourd’hui, chez les scientifiques, les avis vont plutôt de “ramassis de croyances” à “pseudo science”, mais la passion des filles, et en particulier celle d’Ariane (la plus formée des 4 à l’astrologie) donne terriblement envie de les soutenir et de les voir réussir à prouver que “mais si, c’est une science !” On voit d’ailleurs Ariane scandalisée quand sa cousine propose d’utiliser le thème qu’elle vient de faire comme moyen de lire l’avenir à quelqu’un. Pour Ariane, l’astrologie, c’est mathématique, c’est basé sur des tables de calculs et du rationnel. On la voit passionnée par les philosophes des sciences et son approche est clairement scientifique. Mine de rien, le roman m’a amenée à réfléchir à toutes ces questions, sur ce qui relevait des sciences ou de la croyance. On est véritablement plongé dans ces conflits idéologiques de l’époque.

Parlons-en, d’ailleurs, du cadre historique ! Il est terriblement bien planté. D’autant plus que l’action se déroule en grande partie dans ma région, et que les auteures ont réussi à me faire oublier les lieux tels que je les connaissais pour me plonger dans l’ambiance de l’époque.

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Les filles de l’astrologue, c’est un roman d’aventure sans temps mort, avec 4 héroïnes très différentes qui permettent d’offrir une vision très complète de la vie de l’époque et de ses problématiques. Très chouette !

Trois fois dès l’aube – Alessandro Baricco et l’adaptation BD de Denis Lapière et Aude Samama

On ne va pas se mentir : sur Deedr, Alessandro Baricco a la cote. On l’a découvert il y a plusieurs années déjà, alors qu’on cherchait une idée de binôme spécial “Fête de la musique” : au hasard, on a choisi Novecento, et là, le mal était fait. Notre obsession Alessandro-baricienne” était lancée.

A ce jour, aucun autre de ses livres n’est parvenu à égaler Novecento dans nos coeurs, mais on tient tout de même aujourd’hui un très joli challenger : Trois fois dès l’aube tabasse quand même pas mal, dans le genre petit livre rapidement lu mais difficile à oublier !

Deux personnages se rencontrent à trois reprises. […] Trois histoires nocturnes qui se concluent à l’aube et qui marquent, chacune à sa façon, un nouveau départ. Trois facettes qu’Alessandro Baricco rassemble en un récit hypnotique et puissant, non dépourvu d’élégance et même de sensualité.

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Une nouvelle fois, Baricco nous embarque dans l’une de ces atmosphères qu’il sait si bien créer, où le poétique, le cruel et le rêve s’entremêlent. Dans celui-ci, le mélange est particulièrement réussi : 3 nouvelles, 3 rencontres. A chaque fois un nouveau couple de personnages, qui se rencontre juste avant le lever du soleil, ont une discussion qui semble sortie d’un rêve, et qui finissent par se séparer à l’aube, transformés par cette brève rencontre.

Je ne suis pas une grande amatrice de recueil de nouvelles d’habitude, mais celui-ci en est-il vraiment un ? J’ai du mal à voir ces 3 histoires autrement que comme un tout. Chacune serait joliment écrite mais très anecdotique sans les recoupement possibles avec les deux autres.

Indépendamment, on aurait affaire à de petits épisodes plutôt vraisemblables de la vie de ces personnages. Une rencontre dans le hall d’un hôtel entre un homme et une femme, puis entre un concierge et une jeune femme, et enfin entre une policière et un jeune garçon. Pourquoi pas, oui. Mais une sensation d’irréalité flotte sur l’histoire depuis le début. On sent que la temporalité n’est pas “normale”, que Baricco en joue et cherche à créer quelque chose d’autre, qui va questionner le lecteur.

Des questions, se livre offre matière à s’en poser. Si vous êtes comme moi et que vous aimez par-dessus tout les livres qui vous proposent environ 12000 possibilités d’interprétations différentes (sans que cela ne tombe dans l’abstraction la plus totale, le livre reste appréciable même sans cela ^^), vous allez être servis ici ! Avec la Luciole, nous avons dû passer presque une soirée entière à en discuter (parce qu’on a vraiment rien d’autre à faire de nos weekend, oui :D). D’ailleurs, avec l’adaptation BD dont elle va vous parler maintenant, vous allez voir comment une histoire aux 1000 interprétations possibles peut être adaptée en dessin. Ce que je trouve personnellement super intéressant, du coup je vais arrêter d’écrire pour que la Luciole puisse expliquer tout ça (parce que je suis sa fan n°1, cherchez pas à me voler ma place, cela ne fait même pas partie du domaine du possible).

En bref, Trois fois dès l’aube, c’est officiellement mon 2ème Baricco préféré à ce jour. Plus d’un mois après l’avoir lu, son ambiance continue d’être très présente dès que j’y pense, et je le relirais volontiers.


Quitte à le relire, Morgana, voici ce que je te propose pour ta relecture, moi ça m’a bien convaincue 😉

Bien qu’appréciant beaucoup les livres d’Alessandro Baricco, Trois fois dès l’aube n’avait encore jamais atterri entre mes mains. Et pour ma part, il y avait déjà un autre challenger à Novecento, il s’agit de Mr Gwyn dont l’ambiance continue à m’habiter bien deux ans après ma lecture ! Un de mes plus grands rêves de lectrice serait de voir Mr Gwyn adapté en roman graphique, voir toutes ces jolies petites lumières bleues s’éteindre doucement au cours du livre. À ma connaissance aucune adaptation n’existe à ce jour, alors quand j’ai vu que Futuropolis sortait une adaptation de Trois fois dès l’aube, j’ai pris cela comme une très jolie consolation et me suis empressée de lire le livre en prévision de ma découverte de la BD. Je ne reviendrai pas sur ce que Morgana a dit, je qui d’accord avec elle en tous points et comme elle l’a précisé, nous en avons beaucoup parlé :p
Par contre à la fin de ma lecture, quelque chose m’intriguait : comment un livre qui laisse tant place à l’imagination, à l’interprétation, au doute parfois … Comment un tel livre peut-il se laisser adapter. Cela me semblait être un beau challenge pour les auteurs de la BD et j’avais hâte de découvrir comment ils l’avaient relevé et j’ai été très satisfaite par ma lecture !

Et même triplement satisfaite. Premièrement, j’ai apprécié ce roman graphique pour lui-même, car bien sûr, il peut se lire indépendamment du roman. Même si ce n’est pas le genre de dessins auxquels je m’attache généralement, j’ai trouvé ceux-ci parfaitement adaptés au récit, donnant à la fois un côté intense et doux et les pleines pages d’aube ont absolument magnifiques :). Le texte reprend majoritairement celui de Baricco (enfin, sa traduction, car je ne parle toujours pas italien) mais n’est absolument pas redondant avec l’image et a su donner du rythme à la BD.

Alors si cette adaptation m’aurait plu dans tous les cas, le fait d’avoir lu le livre d’origine avant m’a permis d’encore mieux l’apprécier. Le récit fourmille de petits détails, d’indices pour la suite, de très jolies incohérences – et comme dans tout récit de ce type, le lire une deuxième fois donne un nouvel éclairage sur l’histoire, donne presque l’impression de découvrir une nouvelle intrigue. J’ai savouré tous ces petits détails, non seulement car je connaissais la suite, mais en plus car ce n’était pas exactement la même chose malgré tout, puisque adapté. Le combo parfait pour une relecture en gros :p

Et puis, le plus important, les auteurs, et notamment par les dessins nous donnent leur interprétation. Morgana l’a dit, je pense que plusieurs lectures sont possibles.

Un couple se rencontre à trois reprises, dans un temps et une chronologie qui n’appartient qu’à eux, qui échappe à toute rationalité, ce qui rend leur histoire encore plus belle. Mais à la fin de ma lecture du roman, je me posais des questions, je ne peux pas trop en dire pour ne pas spoiler, mais ça ressemblait un peu à : « et s’ils étaient dans une boucle ? Qu’ils s’étaient rencontré plus de fois que ça ? », « Ah mais alors, dans la première histoire, la fille elle …. ». Parfois j’en étais quasiment sûre, parfois ce n’était que des suppositions, et dans tous les cas c’était ma lecture personnelle.

Avec la bande-dessinée, j’ai découvert l’interprétation et la lecture de quelqu’un d’autre. Qui parfois a « confirmé » ce que je me disais, parfois non, parfois m’a lancé sur de nouvelles pistes … La BD, en montrant réellement les personnages laisse moins de place au doute, et livre sa vision de l’histoire. Je n’ai pour autant pas trouvé cela frustrant car elle a su garder une part de mystère, et parfois mettre en avant des détails qui ne m’avaient pas été si clairs à la lecture du roman. Et d’ailleurs, j’ai presque l’impression que le dessin du personnage principal masculin cherche à représenter Baricco lui-même :p.

Ces deux expériences de lecture d’une même histoire ont donc été radicalement différentes. Parfois, les adaptations de roman en BD me donnent une impression de copié-collé illustré, qui peut être malgré tout très agréable à lire, mais ici l’adaptation de Trois fois dès l’aube apporte un petit truc en plus à la lecture. Loin de se substituer au roman, je trouve qu’elle le complète, donne à voir et à découvrir l’histoire différemment, et ce fut vraiment une jolie expérience pour moi. Et pour faire écho à la conclusion de Morgana, je pense qu’il s’agit également de mon deuxième Baricco préféré, bien que Mr Gwyn cherche à lui piquer sa place. Peut-être vais-je les mettre ex-aequo 😉

 

Pour plus de Baricco sur le blog :

Les vestiges du jour – Kazuo Ishiguro

Vous aimez Downton Abbey ? Moi oui, j’adore (et pas seulement à cause de Matthew Goode, même s’il constitue un sérieux argument à lui tout seul 0:) ). Alors comment aurais-je pu résister aux Vestiges du jour lorsque j’ai appris qu’on allait se retrouver un peu dans la même ambiance que dans cette série TV que j’ai tant aimée ?

Stevens a passé sa vie à servir les autres, majordome pendant les années 1930 de l’influent Lord Darlington puis d’un riche Américain. Les temps ont changé et il n’est plus certain de satisfaire son employeur. Jusqu’à ce qu’il parte en voyage vers Miss Kenton, l’ancienne gouvernante qu’il aurait pu aimer, et songe face à la campagne anglaise au sens de sa loyauté et de ses choix passés…

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Si je peux faire deux reproches à ce livre, ce seront ceux-là : 1) je déplore certaines longueurs qui ont vraiment refroidi mon enthousiasme par moment 2) il n’y a pas Lady Violet, et l’absence de Maggie Smith dans n’importe quelle œuvre est toujours une grossière erreur.

Voilà. Maintenant, nous allons pouvoir passer aux choses sérieuses et parler un peu de la beauté de ce livre.

Ishiguro nous invite dans les pensées d’un personnage principal assez fascinant. Il emploie la narration à la première personne de la manière que je préfère : en utilisant tous les ressorts qui permettent de créer un suspense spécifique à cette narration. Stevens est un homme plein de convictions, et même s’il est quelqu’un qui réfléchit énormément, remettant souvent en question ses opinions, il reste un personnage très rigide. Ce mélange de questionnements et d’assurance en fait un narrateur passionnant à suivre : ce qu’il affirme au début et que l’on ne peut que croire, étant donné que l’on n’a que sa versions des faits, peut tout à fait être remis en question par la suite. J’adore cette manière de créer de petits retournements de situation. Parfois, ceux-ci se font sans même que Stevens s’en rende vraiment compte : certaines choses qu’il raconte seront pour nous très révélatrices au sujet d’un personnage, sans que cela ne semble effleurer l’esprit de notre narrateur.
Alors, cela a suscité une certaine compassion chez moi, envers ce majordome qui a pleinement dédié sa vie à ce qu’il pensait être la chose à faire, même si on ne peut que constater qu’il s’est parfois fourvoyé.

Car c’est de cela, que va aussi parler Les vestiges du jour : ce moment où on réalise tout ce à quoi on a pu renoncer au cours de notre vie. A-t-on fait les bons choix ? Que reste-t-il à Stevens, maintenant, lui qui a tant donné au risque de ne jamais vivre pour lui ? Le personnage a fait des choix assez extrêmes, renonçant ou passant à côté de tant de choses, juste pour toujours rester fidèle à ses convictions, à ce qu’il estimait être son devoir. Son métier est passé avant tout, et on découvre peu à peu toutes les répercutions que cela a eu sur sa vie. Stevens fait partie d’une époque révolue, en quelque sorte. Il sait bien que son métier tel qu’il l’a conçu disparaît peu à peu. Il arrive à une période où il pourrait envisager de “raccrocher”. Y arrivera-t-il, le voudra-t-il ? Dès le début, j’ai émis de sérieux doutes à ce sujet.

Les longueurs dont je vous parlais plus tôt sont dues aux longs passages où Stevens nous parle de ses valeurs et les rattache à son travail. C’est l’occasion de découvrir Stevens à une époque où il était au sommet, avec cette grande maison anglaise remplie d’hommes importants qu’il fallait servir et assister du mieux possible. Stevens se livre ainsi à de longs exposés sur les valeurs qu’un vrai majordome se doit d’avoir : la dignité, cette notion essentielle à tout bon majordome selon lui, et dont la signification évoluera tout au long du livre, l’humour (pardon, le “badinage”, comme il dit :D), qui est l’occasion de scènes assez cocasses apportant un peu de légèreté au livre, mais aussi le dévouement et la foi en celui qu’il sert… Parfois passionnants, parfois un peu longuets, ces exposés imagés de diverses anecdotes m’ont de temps en temps perdue en cours de route, même si mon intérêt revenait bien vite.

Profondément mélancolique, ce roman a su me toucher. Comment aurais-je pu rester insensible à Stevens, ce personnage dramatique d’une manière si intime ? Les scènes finales avec Miss Kenton, son ancienne collègue qu’il n’avait pas vue depuis qu’elle était partie pour se marier, m’auraient presque tiré quelques larmes. Cette manière de tout dire avec si peu de mots et d’une façon si discrète m’a énormément émue. Stevens, je l’aime bien, mais il a quand même laissé filer la femme de sa vie d’une manière qui craint pas mal, alors que ce n’est pas faute de la part de la dame en question de lui avoir envoyé tous les signaux possibles et inimaginables 😀

Une plongée dans le début du XXème siècle en Angleterre, avec un cadre historique très bien planté, mais c’est aussi – et surtout – une plongée dans les pensées d’un homme qui se questionne sur sa vie et ses choix. C’est parfois drôle, un peu grinçant, ça questionne et ça touche.