Bibliothèque des gens #36 : La bibliothèque de Krysia

Parce qu’une bibliothèque ce n’est pas simplement des livres posés sur une planche de bois, parce qu’il existe autant de sortes de bibliothèques qu’il y a de lecteurs, nous avons eu envie d’une rubrique dans laquelle on pourra présenter ces bibliothèques.
Qu’elle soit parfaitement classée ou dans le bazar le plus ultime, pleine de classiques ou de Marc Levy, belle ou insolite, chaque bibliothèque est unique, propre à son lecteur ! Voyez plutôt !

(et envoyez nous une photo de la vôtre à deedr.ml@gmail.com pour apparaître dans la rubrique !)

La Bibliothèque de Krysia

Cette nouvelle bibliothèque des gens nous emmène tout droit à Varsovie, en Pologne, chez une fan de cinéma ! (c’est un peu une luciole polonaise en gros, la BD en moins :p )

Krysia travaille dans la production cinématographique, on retrouve donc tout un tas de livres techniques sur le cinéma, en polonais. Mais ce n’est pas tout : elle parle couramment français et aime beaucoup la littérature française, elle possède donc plusieurs classiques français, en français !

Et à vrai dire, c’est presque tout, avouez que c’est une association peu banale.
Pour ne pas être mauvaise mauvaise langue, Krysia est aussi un peu globe-trotteuse, sa bibliothèque très sobre est quand même décorée de très jolies photos de ses voyages.

Pour l’anecdote, je me suis motivée à commencer à apprendre le polonais dans l’espoir de pouvoir converser avec elle dans sa langue, un jour (la meuf qui doute de rien :D). Je vais conclure cette Bibliothèque en vous laissant avec quelques mots en polonais. Attention, interro à la prochaine Bibliothèque ! :p

Livre :
książka
Lecture : Czytanie
Bibliothèque (meuble) : Szafa do książek (armoire à livres)
Bibliothèque (bâtiment) : Biblioteka
J’aime lire ! : Lubię czytać !

Et pour poursuivre le voyage, si vous le souhaitez, il y a deux Balades Littéraires polonaises sur le blog : (cliquez ci-dessous).

Café-Librairie aux allures d’appartement à Cracovie : Massolit Books.
Jardins sur le toit de la Bibliothèque Universitaire de Varsovie.

Do widzenia !

Rhinocéros – Ionesco

Cette année, ma petite sœur préparait son bac de français. Le week-end qui précédait l’épreuve écrite, nous avons fouillé dans une vieille caisse de bouquins que j’avais abandonnée dans un coin et y avons trouvé Rhinocéros. Comme toute grande soeur logique, qui veut aider sa petite soeur à se détendre avant un examen je… lui ai proposé d’aller au cinéma et manger une glace ? Non, je lui ai dit “héééééé, on lit Rhinocéros ? Ce sera drôle, on fera les voix des personnages, il y a un vieux monsieur, je veux faire une voix de vieux monsieur !”
Bref, c’est comme ça que j’ai lu Rhinocéros et que je me retrouve à vous en parler aujourd’hui.
(By the way, c’est le théâtre qui est tombé à l’épreuve, et elle a parlé de Rhinocéros dans sa dissert :D)

Rhinocéros raconte l’histoire d’une ville où les gens se transforment peu à peu en… rhinocéros. La pièce appartenant au théâtre de l’absurde, on ne va pas trop s’étonner de l’étrangeté du pitch de départ, mais il faut avouer que celui-ci peu paraître assez cocasse. Le héros, Bérenger, et son ami Jean sont en train de boire un verre en ville, quand soudain, un rhinocéros traverse la ville en courant. La pièce commence ainsi, sur la surprise générale, les questions et exclamations que cela suscitent. On s’est d’ailleurs beaucoup demandé ce que cela donnait sur scène : vu le nombre de personnes censées parler en même temps (ou presque), cela doit presque ressembler à une cacophonie, ce premier acte avec sa multitudes de personnages. ^^

J’ai adoré cette lecture, et je regrette de ne pas avoir eu à l’étudier en classe, car je pense qu’elle doit être très intéressante à lire dans ce cadre-là aussi. Pour ma part, je me suis contentée d’avoir envie de tourner les pages à toute vitesse, et ce même pas à cause d’un potentiel suspense insoutenable, vu que mon copain m’avait spoilé la fin 😀 J’étais simplement fascinée par l’univers créé par Iosnesco et la critique acérée à laquelle il se livre sous le couvert de l’absurdité générale.
Présentée au début comme une sorte de maladie, une anomalie, quelque d’incompréhensible, la transformation en rhinocéros devient peu à peu LA chose à faire. On comprend assez vite la métaphore, qui semble critiquer une uniformisation de la pensée, une adhésion générale à une idéologie qui détruit peu à peu l’individualité. Comme je ne connaissais pas Ionesco (du tout), j’ai dû aller jeter un œil au dossier accompagnant mon édition de la pièce pour apprendre qu’il visait tout particulièrement l’attitude des français durant la seconde guerre mondiale, la question de la collaboration et de la résistance face au régime nazi. Honnêtement, si on ne sait pas qu’il avait écrit ça précisément pour critiquer cette époque, le message a quelque chose de très atemporel. La critique pourrait s’adapter à bien d’autres périodes et idéologies. La question de se laisser gagner ou non par la “rhinocérite” peut être adaptée à des questions bien plus “quotidiennes” : la question de savoir garder son identité (et donc son “humanité”) face à un mouvement de masse étant très universelle et adaptable à beaucoup de situations. Du moins, c’est comme ça que j’ai vu les choses, mais comme je l’ai dit, je n’ai pas étudié la pièce (ni lu en entier tout le dossier d’étude qui l’accompagnait dans mon exemplaire, donc, vraiment, je suis restée sur une lecture très très “plaisir” et “j’suis en vacances les gars, j’ai la flemme” :D).

J’ai aimé la pièce d’un bout à l’autre et j’ai trouvé le final génial. Le personnage de Bérenger m’a beaucoup plu, avec son côté “mec lambda”, qui n’a rien de très brillant en apparence : boulot banal, tendances alcooliques, on lui fait remarquer qu’il n’est même pas vraiment cultivé… pas foncièrement le genre qui vend du rêve, mais qui va se révéler bien plus qu’on pouvait imaginer au début. Ok, cela paraît très banal aujourd’hui, le côté anti-héros, mais ici c’est traité d’une manière étonnamment réussie et… subtile dans son absurdité. Je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire ? 😀
Après, cela reste une pièce appartenant au théâtre de l’absurde : il faut vraiment entrer dans le délire pour passer un bon moment. Je l’aurais lu à un autre moment, peut-être que j’aurais moi-même été moins réceptive, allez savoir…

Bref, Rhinocéros, c’était beaucoup trop bien, il faut que je lise d’autres œuvres de Ionesco ! (conclusion efficace)

Moi ce que j’aime, c’est les monstres – Emil Farris

Autant vous prévenir immédiatement : cet article risque d’être une nouvelle groupie-zone parce que je ne crois pas avoir repéré de défaut à cette lecture, donc je risque de n’avoir pas grand chose d’autre à dire que des « Hiiiii » hystériques et des « ooohhhh » d’admiration. 😀

Pour resituer un peu le contexte, l’auteure, Emil Farris, s’est retrouvée paralysée entre autre de la main droite suite à une maladie et ne pouvait plus dessiner. Elle a commencé à réapprendre complétement à dessiner, en se scotchant un stylo à la main.

J’ai lu Moi, ce que j’aime, c’est les monstres pendant la période du Défi sur le thème des contraintes d’écriture, je profite de ce contexte pour écrire dessus, car si dans mon article du défi (à retrouver ici) les contraintes étaient choisies par les auteurs, là elle lui est imposée par les circonstances, car si elle semble avoir retrouvé sa mobilité, elle a gardé le style bille. On a donc plus de 400 pages entièrement au stylo bille, sous la forme d’un journal tenu par Karen, le personnage principal. Et c’est grandiose.

J’ai découvert l’existence de ce roman graphique peu avant sa sortie. Mon libraire BD, généralement timide, m’en a fait un super éloge, super long, détaillé, et me précisant que pour lui, ce n’était pas seulement la meilleure BD de l’année, c’était le meilleur livre de l’année ! Sachant qu’en plus j’ai quasi les mêmes goûts que ce libraire, ça n’a pu que piquer ma curiosité ! Pourtant, à la base, ce n’est pas le genre de dessins et d’histoire vers lesquels je me tourne en premier lieu, et son prix, bien que justifié par l’épaisseur de l’ouvrage, reste assez élevé (32€). J’avais beau en avoir très envie, je n’ai pas acheté Moi ce que j’aime c’est les monstres, j’ai attendu de l’emprunter à la bibliothèque.

Et là … le choc ! Je n’ai pas lâché le livre avant de l’avoir terminé, j’y ai passé la journée, le début de la nuit.

Karen est une gamine (mi loup-garou, mi-enquêteur 😉 ) de Chigaco, qui vit dans un quartier où la misère sociale est présente à chaque coin de rue … voire à chaque pallier d’immeuble ! Sa voisine du dessus est retrouvée morte, on conclut à un suicide, mais tout ne colle pas. Le livre est alors une recherche autour de cette voisine, qui était-elle pourquoi est-elle morte, qui dans son passé pourrait lui vouloir du mal … ce passé s’entremêle au présent de Karen et de ses proches : la maladie de sa mère, son frère qu’elle admire, son ex-meilleure amie avec qui elle partageait l’amour des monstres qui finit par se plier aux exigences sociales de ce qui est bon ou non pour une petite fille …


Ca fait beaucoup de sujets, et c’est un fait : Moi ce que j’aime, c’est les monstres est incroyablement riche, dense. Différents thèmes s’imbriquent : le nazisme, la pauvreté, la prostitution, l’homosexualité, les conventions sociales, les classes sociales …
Tout y est fluide, et au final, ce sont autant d’exemples pour démontrer une chose : les « monstres » ce ne sont pas forcément ceux qu’on pense : les vampires et loups-garous à grandes dents, les gueules cassées qui font peur. Et comme le dit le résumé : il est « plus facile, ici d’être un monstre que d’être une femme. »

Je ne vais pas vous mentir, c’est aussi très dur. Tous ces sujets sont vus à travers le regard de petite fille de Karen, donc présentés très simplement, mais c’est justement ce qui en fait toute la force. Je sentais l’émotion monter au fur et à mesure du récit, mais je n’avais même pas le temps de lâcher ma petite larme tellement je le dévorais ! ^^

Les dessins au stylo sont eux aussi incroyables, les portraits surtout, sont d’une intensité troublante. Je n’arrive même pas à concevoir comment Emil Farris a réussi à réaliser une telle œuvre aussi bien assemblée, aussi dense, et je ne sais même plus par quelle bout la prendre pour vous en dire plus ! ^^

Sur cette image, Anka me fait penser à Jain ^^

Je disais que je n’y voyais aucun défaut, j’attends quand même la suite pour être sûre à 100% de ça. Certains éléments de l’histoire ne sont pas complétement bouclés, mais comme il y a certaines choses qu’on est censé comprendre un peu en sous-texte en même temps que le personnage, j’attends de voir si c’est moi qui ai laissé échappé deux-trois trucs sur la fin de ma lecture (parce qu’il était bien tard, et que je ne pouvais pas relire la fin car je devais rendre la BD le lendemain à la bibli #teamprocrastination).
En tout cas, même comme ça, pour moi c’est un coup de cœur monstrueux ! 😀

Défi Contraintes d’écriture : Vanité – E. Lécroart & Le dessin – M.-A. Mathieu

Le dernier Défi en date portait sur l’écriture sous contrainte. Et quand on parle d’écriture sous contrainte, ça ne veut pas dire lettre de suicide écrite sous la contrainte d’un flingue sur la tempe, ou témoignage sur papier toilette comme dans V pour Vendetta.

Bon si vous avez choisi ça comme lecture, on ne peut pas dire que vous ne soyez pas dans le thème, mais … c’est un peu glauque ! 😀

A part de sombres activités mafieuses, l’écriture sous contrainte, ça peut être un exercice intéressant pour l’auteur, et une expérience sympa pour le lecteur. C’est l’auteur qui se donne comme défi d’écrire autour d’une contrainte donnée, et pas forcément confiée au lecteur à l’avance. Le mouvement le plus connu c’est l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle), notamment avec La Disparition, de Perec qui s’est donné comme mission d’écrire tout un livre sans la lettre E. Il existe la même chose en BD : c’est l’OuBaPo ; et j’étais très curieuse de voir ce que ça pouvait donner !

Vanité, d’Etienne Lécroart

Je vais donc vous parler de mon aperçu de ce mouvement dans ce défi avec Vanité, d’Etienne Lécroart, l’un des fondateurs de l’OuBaPo en 1992.

Difficile de parler de ce petit livre sans trop en dévoiler. Vanité (titre à comprendre dans son sens artistique : représentation symbolique de la mort et de l’insignifiance de l’existence), est une succession de dernières fois. Des dernières fois importantes (la dernière fois qu’on embrassera quelqu’un), ou plus anodines (la dernière fois qu’on se roulera dans l’herbe) – (libre à vous d’inverser les deux exemples selon votre propre hiérarchie :p). On passe souvent du coq à l’âne, certaines énumérations font sourire, rappellent des souvenirs, pour nous emmener inévitablement vers la Fin ! 💀

A chaque « dernière fois », une case. Prise une par une, on ne remarque rien, mais elles s’agencent comme les pièces d’un puzzle pour former une grande image qui résume le tout, et je crois que c’est là que réside la vraie contrainte, et c’est vraiment bien fait ! C’est une lecture qui m’a touchée, autant dans la forme que dans le fond, quelques pages qui m’ont vraiment happée et que j’ai été très contente de découvrir.

Le Dessin de Marc-Antoine Mathieu

J’ai également lu Le Dessin de Marc-Antoine Mathieu, qui lui, n’appartient pas à l’OuBaPo, mais se rapproche du principe. Pour le coup je ne suis pas trop entrée dedans – et c’est le cas de le dire vu la thématique du récit !
Le Dessin, c’est l’histoire d’un homme qui, à la mort de son ami, peut récupérer UNE œuvre d’art parmi une multitude entreposée. Son attention se porte sur un tout petit dessin, et il ne sait même pas trop pourquoi : de son propre aveu tous les autres tableaux sont bien plus qualitatifs. Pourtant, en rentrant chez lui, il se rend compte que chaque partie, chaque détail du tableau est à son tout composé de très nombreux détails, qui sont eux même encore détaillés, et encore et encore … Par exemple : un miroir dans lequel il voit la fenêtre dans face, dans laquelle il y a un tableau, qui représente une ville, jusqu’à quasiment l’infini.

Sur la base, c’est une idée qui me séduisait bien, mais je n’ai pas trop vu où était la contrainte d’écriture. Imaginer les différentes couches successives de détails, ok, mais j’ai trouvé la réalisation finale de la BD un peu « simple ». J’aurai aimé que le concept soit peut-être un peu plus poussé et j’ai trouvé que ça manquait un peu de rythme. Bref, même si normalement j’aime bien les lectures comme ça « à énigmes », je ne m’y suis pas trop retrouvée… Ceci dit, peut-être que si je n’avais pas lu la BD dans le cadre du défi, avec cette attente que ça implique autour de la contrainte d’écriture, je l’aurai un peu mieux appréciée ?

Ces deux exemples de BD avec contrainte d’écriture, sont déjà très différents, mais il en existe beaucoup d’autres très variés. Si vous en voulez un peu plus, dans le cadre du Défi Deedr, Owlygirl a écrit ICI au sujet des Trois Chemins, de Lewis Trondheim, l’un des plus connus des fondateurs de l’OuBaPo (dont j’ai par ailleurs un peu parlé ICI avec Coquelicots d’Irak).

Et puis pour continuer un peu dans cet esprit, je vous retrouve prochainement avec une autre lecture avec contrainte … imposée par les circonstances cette fois ! 😉