Un Paradis – Sheng Keyi

Sur le thème de la procréation, on entend parler depuis plusieurs années de La servante écarlate. Le sujet m’intéresse, mais je n’ai toujours pas réussi à me résoudre à prendre la bonne grosse claque que ce roman ou la série adaptée risquent de me donner. 😀
Un paradis, ce n’est pas une dystopie, mais ça traite également de la question de la procréation. En commençant cette lecture, j’ai serré les dents et attendu la grosse claque en mode Servante écarlate. Pourtant, le choc n’est jamais arrivé. Est-ce une mauvaise chose ? Et bien non.

Un Paradis se déroule dans une clinique de mères porteuses, où des femmes vivent enfermées durant 9 mois, jusqu’à ce que la “production” puisse être vendue à des prix hallucinants dont elles ne recevront qu’une part ridiculement minime. On se croirait dans de la bonne SF des familles ? Sauf que non, ce type d’endroit est apparemment aussi illégal que réel en Chine. J’ai lu sur internet que la politique de l’enfant unique aurait été la cause de l’existence de ces cliniques : quand l’enfant d’un couple mourrait alors que la femme était trop âgée pour en avoir un autre, ils allaient en “commander” un pour remplacer celui qui avait disparu (cool). La politique de l’enfant unique ayant été remplacée en 2015 par une autre permettant d’avoir jusqu’à 2 enfants, je me demande si ces cliniques seront moins sollicitées dorénavant. Sheng Keyi ayant écrit le livre en 2016, donc pas très longtemps après l’abolition de la politique de l’enfant unique, je suis intriguée par la situation actuelle et ce qui l’a poussée à écrire un roman dénonçant ces pratiques
Tout ça pour dire que, à ce niveau-là, j’ai la sensation de manquer de certaines connaissances pour bien saisir quelle réalité l’autrice a souhaité dénoncer. ^^

Pour autant, cela ne m’a pas empêchée d’apprécier ma lecture. Même sans comprendre tout le contexte, on plonge sans souci dans le quotidien de ce groupe de femmes au sein duquel est intégrée l’héroïne, Wenshui. Cette dernière souffrant d’un certain retard mental (oh que voilà une jolie proie pour le directeur, qui va pouvoir exploiter cette “machine à bébé” sans que celle-ci ne comprenne ce qui se passe), le regard posé la vie de la clinique est très naïf. Cela aboutit à un curieux mélange de douceur et de dureté : douceur car Wenshui n’est que gentillesse et rêve, dureté car nous, lecteurs, n’en comprenons pas moins tout ce qu’on lui fait subir.

J’ai adoré la narration très particulière, où l’on navigue entre réalité et onirisme. Dans le même paragraphe, Wenshui parle de la vie de la clinique et, soudain, on est de retour dans sa vie “d’avant”, quand sa mère était en vie et prenait soin d’elle, la laissant vivre près de la nature et des animaux, que l’héroïne affectionne particulièrement.

On pourrait croire que la cassure entre son heureuse vie avec sa famille et l’horreur de sa situation actuelle serait assez violente. Pourtant ce n’est pas le cas. La clinique n’est pas seulement ce lieu de noirceur et d’horreur, c’est aussi le lieu d‘une grande solidarité féminine, où les mères porteuses savent faire opposition à la loi du directeur et de ses sous-chefs, le tout avec un humour noir qui décape. ^^ Elles ne sont pas ces objets que l’on voudrait faire d’elles : chacune a ses motivations pour être là, et la vie continue dans la clinique. Les conflits, les moments chaleureux, les potins qui circulent, on est loin de ce lieu de production auquel aspire le directeur, où il serait le Dieu incontesté dont les règles seraient suivies avec une foi aveugle. Il peut leur faire chanter autant de fois qu’il le veut son hymne préféré, clamant que la clinique est un véritable “paradis”, cela ne fonctionne pas.

Et vous voulez savoir la meilleure ? L’autrice est également dessinatrice, et elle a réalisé pour l’édition françaises quelques très jolies planches qui viennent ponctuer le livre.

Si je vous disais en début d’article que le livre ne m’a pas secouée, mais que ce n’est pas grave pour autant, c’est parce qu’il réussit à merveille à faire passer son message avec une espèce de douceur trompeuse. Tout ce qui s’y passe est terrible, pourtant l’autrice fait passer le tout avec une poésie et une chaleur humaine qui donnent un résultat qui perturbe, interroge, dérange, dont j’ai beaucoup aimé la subtilité et la délicatesse inattendue.

2 Comments on “Un Paradis – Sheng Keyi

  1. C’est vrai qu’en lisant le résumé que tu fais au début, je m’attendais à ce que ce soit assez violent. Au final je ne suis que plus intriguée =D

    • Le livre réussit un mélange très spécial (et très réussi) ! 🙂

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